I. Les religions sont le résultat de projections ou de constructions humaines

* A chaque peuple sa religion

Le premier argument de cette affirmation réside dans la diversité de religions dans l’espace et le temps. Les peuples fondent des cultures c’est-à-dire des manières de voir (croyances, valeurs), de sentir (jugements de goût, préférence) et d’agir (normes, pratiques sociales) dont la religion est partie prenante. Par religion, il faut entendre tout système de croyances et de rites qui distingue le domaine sacré (la vie après la mort, le lieu de culte) et le domaine profane. La religion est imbriquée dans la communauté qui la fait vivre, elle est un élément de la culture d’une communauté donnée. La culture de la communauté influence la religion (quand la religion provient de la communauté) autant que la religion influence la communauté (lorsque la religion est reprise d’une autre communauté). Aucune religion présente sur une grande échelle géographique n’échappe ainsi à la division ou à la différenciation. C’est clair pour le christianisme, entre les catholiques, les orthodoxes, les anglicans, les luthériens, les calvinistes, les évangéliques… les différences peuvent être importantes, tant sur le plan doctrinal que pastoral, tant sur le plan des mœurs que du culte. Mais c’est vrai également pour l’islam, où les différences sont très fortes entre les sunnites et les chiites, ces derniers ayant un clergé (ayatollahs, oulémas, imams) pas les premiers, et ces deux grandes tendances sont elles-mêmes divisées en courants. La pratique varie d’un pays à l’autre, selon le courant et la culture locale. La religion est donc bien, en partie, construite par les hommes. C’est ce qui a fait dire à Voltaire : « On prétend que Dieu a fait l’homme à son image, mais l’homme le lui a bien rendu ».

Les religions sont des illusions nécessaires dans la plupart des communautés ou sociétés qui en faisaient un ciment social, un élément de cohésion sociale.

* Une religiosité commune fondée sur le troc

Le deuxième argument est tiré de la pratique religieuse de l’homme. Longtemps, l’homme a été confronté à l’inconnu, à l’incertitude du temps, des récoltes, de la maladie. Avant de pouvoir compter sur sa compréhension du fonctionnement du monde pour faire face aux aléas de la vie, il a cherché son secours auprès des esprits (animisme) ou des dieux (polythéisme) qui étaient susceptibles d’agir dans un domaine donné. Pour obtenir leur aide, il agissait comme il le faisait avec les autres hommes : pour obtenir une faveur, il fallait en accorder une. Dans la vie sociale, le sociologue Marcel Mauss a montré qu’un don entrainait toujours un contre don. Le don, contrairement à l’image que nous en avons, n’est jamais gratuit. Il oblige celui qui le reçoit à donner en retour. Car le don a pour but de créer de l’interdépendance, de la relation, du lien social. La religion également relie le divin à l’homme. Et l’homme agit avec les esprits ou les dieux comme il le fait habituellement avec ses semblables : il lui offre un sacrifice pour que l’esprit ou le dieu soit obligé d’accéder à sa requête. Le sacrifice propitiatoire a pour but d’obtenir les faveurs d’un être qu’on juge bien placé pour nous obtenir ce que nous désirons. Le sacrifice expiatoire doit, lui, permettre de rétablir la relation avec le divin. L’homme doit réparer une offense, une faute commise envers l’esprit ou le divin pour restaurer la confiance, pour calmer le courroux, pour espérer à nouveau bénéficier de ses faveurs. Pour obtenir la sécurité économique ou politique, la paix individuelle ou collective, l’être humain offre des cadeaux de choix aux esprits ou aux dieux. Il y a là un anthropomorphisme évident puisque ces esprits ou ces dieux sont sensés réagir comme le feraient des hommes.

* La Bible dénonce les idoles

Le troisième argument vient de la Bible qui souligne à de nombreuses reprises que les religions sont une illusion car ce ne sont que des réalisations humaines. Inutile donc d’y croire, car il n’y a rien à espérer d’elles. « Où sont-ils les dieux que tu t’es fabriqués ?, dit le prophète Jérémie, Qu’ils se lèvent s’ils peuvent te sauver au temps de ton malheur » (Jr 2, 28). Les prières et sacrifices sont vains car ces dieux n’existent pas. « Malheureux sont-ils, dit le Livre de la Sagesse, avec leur espoir mis en des choses mortes, ceux qui ont appelés dieux des ouvrages de main d’hommes, or, argent, traités avec art, figures d’animaux ou pierre inutile, ouvrage d’une main antique » (chap13, v.10). Aussi élaborées que soient les croyances, aussi imposants soient les oeuvres religieuses, aussi impressionnantes soient les liturgies, toutes les religions sont illusoires car les divinités n’existent pas : « tous les dieux des peuples sont des idoles » (Ps 96,5). Les écrits bibliques dénoncent ces impasses que sont les religions environnant Israël.

La science a permis de confirmer que ces esprits ou dieux de la Nature n’existaient pas, que les catastrophes naturels s’expliquaient rationnellement, qu’il n’y a pas besoin de rites pour faire tomber la pluie ou de sacrifices pour éloigner le malheur. La science démasque les faux dieux et les fausses représentations de Dieu. Elle permet de rendre l’homme plus libre, en principe au moins. Même si l’astrologie reste une pratique importante pour beaucoup de personnes qui cherchent par là à maîtriser leur vie en connaissant l’avenir. C’est une illusion, évidemment, très lucrative en plus !

II. Le Dieu des juifs et des chrétiens est-il une projection ?

* Le Dieu biblique n’offre pas prise aux illusions

Tout d’abord, on remarque que Dieu ne se laisse pas nommer. Il ne se laisse pas saisir par l’homme. A Moïse qui lui demande comment l’appeler, Dieu répond : « Je suis celui qui est » (Exode 3, 14). Alors que tous les dieux ont un nom, une identité - à l’instar des humains - Dieu lui refuse de se dévoiler. Certes, il s’agit de souligner la transcendance, de marquer la distance entre le créateur et la créature. Mais il s’agit aussi de limiter les projections que l’homme peut faire sur lui.

Adoration du Veau d\'or par Nicolas PoussinEnsuite, il ne se laisse pas réduire à une image. Il interdit aux hébreux de faire une représentation de lui : « Vous ne ferez point d’idoles, vous ne vous élèverez ni image taillée ni statue, et vous ne placerez dans votre pays aucune pierre ornée de figures, pour vous prosterner devant elle ; car je suis l’Eternel, votre Dieu » (Lévitiques 26, 1). Dieu évite ainsi d’être représenté sous les traits d’un homme, il refuse d’être réduit à l’image que peut s’en faire un homme, fut-il le plus grand des artistes. Le Dieu biblique est iconoclaste, il ne se laisse pas posséder. De la sorte, les croyants peuvent bien imaginer ce qu’ils veulent de Dieu mais cela reste bien le fruit de l’imagination, non une réalité.

Enfin, le Dieu des chrétiens va contre le bon sens. Il s’humilie en s’incarnant et en mourant sur une croix, voilà qui est humainement inconcevable. « Alors que les juifs demandent des signes et que les Grecs sont en quête de sagesse, dit St Paul, nous proclamons, nous, un Christ crucifié, scandale pour les Juifs et folie pour les païens » (1Co 1, 22). La Bible ne cache pas les faiblesses des apôtres, leurs désirs destructeurs quand il s’agit de punir les incroyants (Luc 9, 54), leurs incompréhensions (Mt 8, 27 ; Mc 6, 51), leur volonté de puissance (Mc 10, 35-40), leur manque d’ardeur à la prière sur le mont des Oliviers (Mt 26, 40-45, leur lâcheté lors de l’arrestation de Jésus (Mt 26, 69-74). Il n’y a nulle volonté d’enjoliver la réalité, de donner une image impeccable des apôtres pour assurer le succès de la prédication. Les évangiles peuvent se contredire en certains endroits, sur certains faits, les auteurs n’ont pas cherché à manipuler les textes, à les corriger. La Bible n’est pas écrite par Dieu, elle n’a pas été dictée par le Créateur, mais inspirée par lui. Ni le judaïsme ni le christianisme - hormis les protestants - ne sont des religions du Livre. Ce sont des religions de la Tradition, de la foi.

* Le Dieu de la Bible ne se laisse pas acheter

Dieu ne se laisse pas manipuler par l’homme religieux qui veut acheter ses grâces par ses dons, prières et sacrifices.

Dieu n’accorde pas d’importance à la valeur absolue des cadeaux qu’on peut lui faire, mais à la disposition du coeur. Ainsi, la Bible dénonce ceux qui instrumentalisent la religion pour leur propre intérêt : « Quand vous étendez les mains, je détourne les yeux ; vous avez beau multiplier les prières, moi je n’écoute pas. Vos mains sont pleines de sang : lavez-vous, purifiez-vous ! Otez de ma vue vos actions perverses ! » (Isaïe 1, 15-16) « Même s’ils jeûnent, je n’écouterai pas leur supplication ; même s’ils présentent holocaustes et oblations, je ne les agréerai pas » (Jérémie 14, 12) « Le sacrifice des méchants est une abomination pour Yahvé, mais la prière des hommes droits fait ses délices. » (Proverbes, chap.15, v.8 )

La religion n’est pas un distributeur automatique de grâces : il ne suffit pas de donner (des prières, du temps, de l’argent) pour recevoir ce que l’on veut. « Vos pensées ne sont pas mes pensées » rappelle Dieu, à travers la bouche d’Isaïe (Is 55,8 ). Il ne réagit pas comme nous, il ne se laisse pas acheter. Un don n’implique pas de contre-don.

Au contraire, ses dons sont gratuits. C’est pourquoi le prophète dit « Ah ! Vous tous qui avez soif, venez vers l’eau, même si vous n’avez pas d’argent, venez, achetez et mangez ; venez, achetez sans argent, sans payer, du vin et du lait. » (Is 55, 1) Les grâces de Dieu ne sont pas monnayables. Dieu ne fait pas acception des personnes, il ne donne pas selon les mérites de chacun. Comme le dit Jésus : « Il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et tomber la pluie sur les justes et sur les injustes » (Mt 5, 45).

* Le Dieu de la Bible ne cherche pas à soumettre l’homme

Dieu n’est pas un despote. Il n’a pas besoin de nos actions (prières, offrandes) pour vivre. Il n’a pas besoin de dominer l’homme, de le soumettre par des rites. « C’est l’amour qui me plaît et non les sacrifices, la connaissance de Dieu plutôt que les holocaustes. » (Osée 6, 6) Le Dieu de la Bible est un Dieu qui est Créateur mais il ne cherche pas l’obéissance aveugle de l’homme. Il ne trouve pas de joie dans l’humiliation de l’homme. « Est-ce là le jeûne qui me plaît, le jour où l’homme se mortifie ? Courber la tête comme un jonc, se faire une couche de sac et de cendre, est-ce là ce que tu appelles un jeûne, un jour agréable à Yahvé ? N’est-ce pas plutôt ceci, le jeûne que je préfère : défaire les chaînes injustes, délier les liens du joug ; renvoyer libres les opprimés, et briser tous les jougs ? N’est-ce pas partager ton pain avec l’affamé, héberger chez toi les pauvres sans abri, si tu vois un homme nu, le vêtir, ne pas te dérober devant celui qui est ta propre chair ? » (Isaïe 58, 5-7). Dieu n’est pas un tyran prêt à châtier et à venger son honneur bafoué. Il veut nous rendre heureux. « Je ne prends pas plaisir à la mort du méchant, mais à la conversion du méchant qui change de conduite pour avoir la vie. » (Ezéchiel 33, 11) La conversion est utile pour l’homme, qui trouve le bonheur dans une vie paisible où il est en bonnes relations avec Dieu et les autres humains. Dieu ne nous appelle pas à nous tourner vers lui pour nous contrôler mais nous rendre vraiment libres de nos illusions, de nos idoles, de nos esclavages et nous indiquer le chemin de la vrai joie.

Dans la Bible, Dieu utilise notre langage pour nous indiquer de quel genre de relations il veut avoir avec nous. Tantôt il se présente comme un père qui veut nous considérer comme ses enfants, tantôt il nous considère comme des amis, et souvent, c’est le langage de l’amoureux qu’il utilise. Un Dieu qui est père, ami, amant voilà qui est très différent de ce que l’on trouve dans l’ensemble des religions. S’il est père, ce n’est pas pour nous infantiliser mais nous faire grandir. Le Dieu de la Bible cherche notre amour, pas notre soumission. Il veut nous séduire, pour que notre amour soit vrai, sincère, profond. Il ne veut pas s’imposer à nous. Il nous veut libres ! Mais si au niveau humain il est difficile d’être l’ami véritable d’un milliardaire - car on risque de chercher à profiter de sa fortune et on ne comprendrait pas qu’il ne nous en fasse pas profiter - combien plus est-il difficile d’aimer Dieu. Comme le dit St François de Sales : « Ne cherchez pas les consolations de Dieu mais le Dieu des consolations ».

* Un Dieu qui agit dans le réel

La foi des chrétiens est basée sur un fait : l’existence de Jésus et sa résurrection. Les évangiles ont été écrits à partir de l’expérience des proches de Jésus, les apôtres, « témoins oculaires » (Luc 1, 2) des événements de la vie du Christ. Paul, lui même, a vécu une rencontre avec le ressuscité qui l’a converti, qui lui a fait changer de route. Ces témoignages peuvent être niés, contestés, il est impossible d’en donner des preuves. Les évangiles disent que pour certains il n’y a pas eu de résurrection et que la disparition du corps de Jésus du tombeau s’explique par un vol du cadavre par ses disciples. Certains, comme les musulmans qui s’appuient sur un verset du Coran, disent que Jésus n’est pas mort sur la croix, mais qu’un autre est mort à sa place. D’autres n’hésitent pas à dire que ces témoignages sont dues à des drogues. C’est le cas de John Allegro, dans son livre intitulé “le Champignon sacré et la croix” qui affirme que le christianisme est du aux champignons hallucinogènes consommés par les chrétiens. Récemment encore, l’israélien Benny Shanon a écrit que Moïse a eu des hallucinations du fait de l’usage de plantes psychotropes pour les rituels. Est-ce vraiment sérieux ?

Les témoins ont payé de leur vie leur foi en la résurrection. Ils ont été rejetés des synagogues pour hérésie, persécutés par l’empire romain pour athéisme. Ils ne sont pas morts les armes à la main pour imposer leur religion. Ils n’ont pas livrés de guerre pour prendre le pouvoir. Ils n’ont pas agit en terroriste. Ils ont soufferts pour ne pas avoir renié ce qu’ils disaient avoir vu, ce qu’ils croyaient. C’est dans ce sens là qu’il faut comprendre ce que dit Pascal quand il écrit : « Je ne crois que les histoires dont les témoins se feraient égorger » (Pensées). Ce n’est pas une garantie suffisante de vérité. Mais c’est un signe important. Qui est prêt à perdre sa vie pour des sornettes ? Quels gourous pacifiques sont morts martyrs ? Ils laissent leurs subordonnés mourir à leur place, mais se mettent eux à l’abri.

* Pourquoi Dieu accepte les prières et offrandes

Si Dieu accepte et même demande des sacrifices dans la Bible, c’est parce que les hommes en ont besoin.

Du point de vue individuel, les prières et offrandes sont d’abord une manière de communiquer avec Dieu, de lui témoigner du respect ou de l’amour. L’homme ne peut que parler à Dieu avec le langage des hommes. Nécessairement, il entre en contact avec Dieu comme il le fait avec les hommes, par des cadeaux. Dieu accueille ces gestes comme des témoignages de respect et d’amour, même s’il y a de la projection, de l’illusion, de l’intérêt caché. Pour prendre une image qui a ses limites, et faire de l’anthropomorphisme : si une maman accepte le dessin de son enfant alors que celui-ci espère une récompense, si elle n’est pas dupe mais reconnait qu’il y a aussi de l’amour et pas seulement de l’intérêt, Dieu est certainement aussi capable d’accueillir nos présents d’amour et d’intérêt en distinguant le bon grain de l’ivraie… Sans développer ce qui fait l’objet de la spiritualité, il faut noter que les renoncements personnels, sont une épreuve qui nous permettent de mieux connaître notre coeur, de prendre conscience de nos faiblesses, de nos limites. Les sacrifices sont pédagogiques, ils permettent de nous faire grandir spirituellement, moralement, psychiquement.

Du point de vue collectif, l’homme a besoin de manifester la présence de Dieu. A défaut de pouvoir le nommer et de pouvoir le représenter, il faut donc un culte, un rituel qui rappelle à tous que Dieu existe. Le peuple Hébreux devait donc offrir des sacrifices pour que les autres peuples reconnaissent qu’il avait un Dieu, que ce n’était pas un peuple athée. Les sacrifices d’animaux permettaient de témoigner que Dieu était présent, qu’il fallait le prendre au sérieux. Mais les sacrifices sont devenus non sanglants avec la destruction du Temple de Jérusalem et l’essor concomitant du christianisme. Au même moment, juifs et chrétiens entraient dans un culte non sanglant. Les hommes étaient assez mûrs pour envisager autrement leur relation à Dieu.

III. De l’illusion, réponse à Feuerbach et Freud

* Comme le souligne Freud, l’illusion n’est pas l’erreur

Dans toute relation d’amour il y a bien ce risque de l’illusion, de projeter sur l’autre des attentes et des manières d’êtres qui ne sont pas les siennes. C’est vrai entre les hommes, c’est donc aussi vrai avec Dieu. Cela dit, ce n’est pas parce que l’homme à des projections sur Dieu que Dieu n’existe pas. « Le fait de la projection, écrivait Hans Küng, ne décide pas de l’existence ou de l’inexistence de l’objet auquel il se rapporte. » (1) Car dans toute activité humaine il y a de la projection. L’illusion n’est pas l’apanage de la religion. L’illusion s’insinue partout : dans le couple, dans la famille, dans le travail, dans l’amitié… Arthur Schopenhauer a montré combien l’amour était une illusion, mais une illusion utile, nécessaire à la reproduction de l’espèce humaine.

Au fond, l’homme ne cherche pas à instrumentaliser seulement la religion, il peut aussi se servir des autres pour se satisfaire lui-même. Le mariage peut être vu comme une voie de secours à des jeunes qui veulent trouver un foyer stable qu’ils n’ont pas avec leurs parents ; une jeune femme peut désirer avoir un enfant d’un garçon qu’elle veut retenir auprès d’elle et qu’elle espère ainsi posséder toujours… Est-ce une raison pour supprimer le mariage, être contre la vie de couple et dénigrer les femmes enceintes ? On voit bien que c’est absurde. Pourtant c’est de cette manière que nous considérons la religion. Le désir de vivre en couple et de fonder une famille n’est pas en soi mauvais ou le signe d’une névrose. Le désir d’aimer et d’être aimé n’est pas forcément pathologique. Alors pourquoi en serait-il de même avec Dieu ? L’homme a un désir d’éternité, d’amour, de plénitude, pourquoi cela serait-il vide de sens ? Pourquoi cela n’indiquerait pas une réalité ? Pourquoi ce désir ne pourrait-il effectivement être assouvi ? Les bouddhistes cherchent l’extinction du désir par l’ascèse de la méditation. Pour les chrétiens, le désir n’est pas mauvais mais il faut le purifier par le contact avec Dieu : la prière, la parole de Dieu, les sacrements.

* La négation de Dieu est elle-même une projection et une illusion

L’athéisme lui-même peut être considéré comme une projection humaine, comme le fruit du désir de l’homme qui refuse l’existence d’un Dieu et le combat comme un adolescent révolté. Si on ne peut pas prouver que Dieu existe, on ne peut pas non plus montrer qu’il n’existe pas. L’athée n’est pas plus rationnel que le croyant. Le croyant n’est pas plus irrationnel que l’incroyant. Intellectuellement, croire que le monde est éternel ou qu’il s’est créé tout seul, spontanément, est plus difficile à admettre que de croire que Dieu a tout créé et qu’il est éternel. L’affirmation selon laquelle Dieu n’existe pas peut donc aussi être analysée comme le résultat d’un refoulement, d’un désir d’indépendance et de toute puissance, de négation de l’autorité, bref d’une projection des désirs de l’homme.

* Les illusions et projections de Freud

L’illusion peut toucher également la philosophie - que l’on pense à l’idéologie communiste ou à l’idéologie fasciste - et la science. Freud lui-même a vécu dans l’illusion de la psychanalyse. En mettant au point ce qu’il considérait comme une science, il est devenu présomptueux. Ainsi, il s’est comparé à Copernic et à Darwin : tous trois infligeraient à l’homme une “blessure narcissique”. Mais il a fait des erreurs d’analyses, qu’il a eu du mal à reconnaitre. Tous ses proches disciples qui osaient le contredire ont été désavoué : Alfred Adler (fondateur de la psychologie individuelle), Carl Gustav Jung (fondateur de la psychologie des profondeurs), Sandor Ferenczi… et d’autres moins connus.

Freud a inventé des mythes qu’il tenait pour vrai. Premier mythe développé dans Totem et tabou (1913) : l’origine des religions se trouverait dans un parricide (meurtre du père) primitif dont Freud était convaincu de la réalité. Des fils de la première communauté humaine auraient tué leur père car il possédait toutes les femmes. Le meurtre était nécessaire pour satisfaire leurs désirs sexuels. Ce meurtre les a ensuite culpabiliser et ils ont érigé une statue en l’honneur de ce père qui prenait la figure d’un dieu. C’est de la pure élucubration, mais Freud était tellement sûr de son génie qu’il tenait cela pour vrai. Deuxième mythe développé dans Moïse et le monothéisme (1939) qui est en fait l’application du 1er mythe : Le Moïse de la Bible n’aurait pas existé en tant que tel. Moïse serait une figure construite par les Hébreux à partir d’un prêtre ou d’un haut dignitaire égyptien qui aurait libéré les Hébreux de l’esclavage. Ceux-ci l’auraient ensuite assassiné car ses prescriptions religieuses auraient été trop dures. Freud veut prouver sa thèse de l’origine religieuse et pour cela il invente un récit. Cette thèse n’est que le fruit de son imagination. Nul fait historique ne vient appuyer son hypothèse farfelue. Ces mythes que Freud tient pour réalité historique ne sont que des illusions, les fruits du désir de Freud. Lui si prompt à dénoncer les illusions chez les autres, il s’enfonce dans sa propre illusion et s’accroche à son erreur : il se trompe lui-même et trompe ses lecteurs. Il commet là une faute que les historiens et anthropologues ne lui pardonnent pas. Si la religion ne dit pas la vérité selon les athées, la psychanalyse non plus ne dit pas la vérité historique. Freud qui dénonce les religions comme des contes de fées, n’hésite pas à faire de la science fiction.

* Les béquilles de Freud

Freud qui dénonçait les “béquilles” que sont les religions pour les autres, a eu lui-aussi ses béquilles : la cocaïne pendant 12 ans, et les cigares jusqu’à la fin de sa vie. C’est cette béquille qui l’a tuée puisqu’il est mort d’un cancer de la mâchoire du au tabac.

Voilà qui me rappelle cette interpellation de Jésus à propos de ceux qui jugent trop facilement, comme c’est le cas ici de Freud à propos de la religion comme illusion et comme béquille : « Qu’as-tu à regarder la paille qui est dans l’œil de ton frère ? Et la poutre qui est dans ton œil à toi tu ne l’as remarque pas ? (…) ôte d’abord la poutre de ton œil ! et alors tu verras clair pour ôter la paille qui est dans l’œil de ton frère. » (Luc 6, 41-42)

Conclusion

Comme l’écrit André Comte-Sponville (ACS) « seule une conception illusoire de l’humanité a pu imaginer une humanité sans illusions ». Car, « si l’on admet, avec Spinoza, que tout jugement de valeur suppose un désir et s’y ramène, il en résulte que toutes nos valeurs sont des illusions ». « On en conclura pas qu’il faudrait s’en passer, mais au contraire qu’on ne le peut (puisque nous sommes des êtres de désirs) et qu’on ne le doit (l’humanité n’en survivrait pas). Illusions nécessaires : on ne pourrait y échapper que pour tomber aussitôt dans d’autres. » (2) Freud avait sa religion : la psychanalyse qu’il fondait. Mais il y en a d’autres. « Les gens, écrit Erich Fromm, peuvent adorer des animaux, des arbres, des idoles d’or ou de pierre, un dieu invisible, un saint ou un chef démoniaque ; ils peuvent adorer leurs ancêtres, leur nation, leur classe ou leur parti, l’argent ou le succès. » (3) Les hommes ne peuvent vivre sans but et sans espérance, ils ont besoin de transcendance. Ce qu’ils ne trouvent pas ou plus dans les religions ils le trouvent ailleurs, sous une autre forme. Les religions peuvent être des illusions d’optique qui déforment plus ou moins la réalité du divin, qui égarent parfois les individus dans une folie destructrice mais qui peuvent aussi faire croitre le meilleur de l’homme. « La question n’est pas : “Y a-t-il ou n’y a-t-il pas religion ?” mais : “Quelle sorte de religion ?” - qu’il s’agisse d’une religion qui fait progresser le développement humain (…) ou encore d’une religion qui paralyse la croissance de l’homme. » (3)

« Mieux vaut aimer Dieu que n’aimer rien ou que n’aimer que soi » résume ACS. Car « cet amour, comme tout amour, est une joie, et source de joies, donc source d’amour… C’est ce qu’il y a de fort dans la sainteté, et de vrai dans la religion. » (2)

(1) Hans Küng, Dieu existe-t-il ?, Seuil, 1981

(2) André Comte-Sponville, Dictionnaire philosophique, PUF (articles “illusions” et “religion”)

(2) Erich Fromm, Avoir ou être ?, Robert Laffont, coll. Réponses, 1978, IIIe partie, VII

L’écologie, une importance croissante

« Les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des hommes de ce temps, des pauvres surtout et de tous ceux qui souffrent, dit le Concile Vatican II, sont aussi les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des disciples du Christ » (1). Aussi, comme le notait le pape Paul VI en mars 1971, « nous ne pouvons, rester indifférents à l’anxiété, désormais mondiale, suscitée par la pollution de ces éléments naturels [que sont l'eau et l'air] auxquels est liée d’une façon inéluctable la vie physique et même morale de l’homme. » (2) Cette attention aux préoccupations du monde contemporain ne se limite pas en un soutien moral ou spirituel. Elle s’accompagne d’une action pour changer le cours des choses. Paul VI encourageait les chrétiens à agir pour sauvegarder l’environnement : « Nous ne pouvons qu’applaudir ceux qui ont le souci de défendre ces indispensables biens naturels (l’eau et la terre) ou de leur restituer leur pureté foncière et leur vertu naturelle, génératrice de santé physique, personnelle et sociale, pour l’être humain. » (2) Vingt ans après, la situation ne s’est cependant pas améliorée. « Face à la dégradation générale de l’environnement, disait Jean-Paul II, l’humanité se rend compte désormais que l’on ne peut continuer à utiliser les biens de la terre comme par le passé. » « On assiste, poursuivait-il, à la formation d’une conscience écologique qu’il ne faut pas freiner mais favoriser » (3). Et Benoît XVI disait récemment à des jeunes italiens lors d’une messe que « l‘un des domaines dans lequel il apparaît urgent d’œuvrer, est sans aucun doute la protection de la création » (4). Les croyants sont donc appelés à agir en faveur de l’environnement.

L’écologie n’est pas qu’un phénomène de mode

« La question écologique ne doit pas être affrontée seulement en raison des perspectives effrayantes que laisse entrevoir la dégradation environnementale » (5). « La préoccupation pour l’écologie n’est pas une simple réaction aux plus pressentes et récentes menaces liées au réchauffement climatique global. » (6) L’engagement en faveur de l’écologie n’est pas passager, temporaire, lié à l’urgence de la situation. Il est profondément lié à la foi en Dieu. Le problème écologique actuel ouvre les yeux aux croyants sur les conséquences du péché - de l’égoïsme de l’homme - sur l’environnement. Il interpelle le chrétien sur sa foi, sur son rapport à la création et à l’autre. Jean-Paul II a insisté sur « l‘obligation grave de prendre soin de toute la création », pour les catholiques, qui « découle directement de [la] foi en Dieu créateur » (3).

L’écologie ne s’oppose pas à l’homme

Benoît XVI indique également que l’écologie défendue par l’Église n’est pas celle des écologistes radicaux, les tenants de l’écologie profonde : « respecter l’environnement ne veut pas dire que l’on considère la nature matérielle ou animale comme plus importante que l’homme. » (7) « L’être humain a évidemment une primauté de valeur sur toute la création ». (7) Mais, il ne s’agit pas là d’un anthropocentrisme démesuré car l’homme n’est qu’une créature, il n’est pas Dieu, il ne peut agir comme il le souhaite.

Les thèses des écologistes radicaux ne sont pas sans conséquences sur la foi des croyants. Des prêtres catholiques, comme Eugen Drewermann (Le progrès meurtrier) ou le dominicain Matthew Fox, ont été happés par les théories de l’écologie radicale et inévitablement se sont séparés de la foi de l’Église (voir ici).

Saint François ou le bon rapport entre l’homme et l’environnement

En proclamant, le 29 novembre 1979, Saint François d’Assise patron céleste des écologistes, le pape Jean-Paul II n’a pas seulement encouragé solennellement les chrétiens préoccupés d’agir pour l’environnement. Il n’a pas seulement béni l’action de quelques individus mais il a reconnu l’écologie comme une préoccupation de l’Église. François d’Assise, qui était déjà un modèle de foi pour les chrétiens du monde entier comme saint, est désormais un modèle du chrétien tel qu’il doit se comporter avec la création : Il « donne aux chrétiens un exemple de respect authentique et sans réserve pour l’intégrité de la création » (3). Il n’est pas qu’un modèle pour les chrétiens attentifs à l’écologie mais pour tous les chrétiens qui y trouvent la bonne manière de vivre leur rapport à l’environnement, la juste manière de considérer la création.

Respecter la création par amour de Dieu

La création est l’œuvre de notre Dieu, un cadeau qu’Il nous fait, pour vivre et nous émerveiller.

Quand on reçoit un cadeau d’une personne qui nous aime, et que nous aimons aussi, nous prenons soin de son cadeau.  L’amour pour Dieu doit donc se traduire par un respect envers le cadeau de ce monde que Dieu nous donne. Le cadeau reçu nous rappelle l’amour de celui qui nous l’a offert. La beauté du monde nous invite également à nous rappeler que quelqu’un nous aime. « Le ciel raconte la gloire de Dieu, et l’œuvre de ses mains, le firmament l’annonce » dit le psalmiste (Psaume 18, 2) La nature est un signe de la grandeur du Créateur, elle nous invite à l’émerveillement, à l’étonnement, à l’amour même pour Celui qui nous donne de voir tant de beauté. En défigurant le monde, par la pollution, l’homme limite la possibilité pour d’autres de découvrir Dieu, de voir ses traces, de goûter un peu à son existence.

Ce monde ne nous a cependant pas été donné mais seulement confié. Nous n’en sommes pas propriétaires, nous n’en sommes que les gestionnaires. Il ne nous appartient pas, nous ne pouvons en faire ce que nous en voulons. Le Livre de la Genèse indique la mission de l’homme. Premièrement, il doit “dominer” les animaux (Gn 1, 25 et 28). Ce qui ne veut pas dire qu’il peut les exterminer ou les faire souffrir inutilement. Deuxièmement, il doit « cultiver » le jardin d’Eden et le « garder » (Gn 2, 15). Il n’a pas vocation à exploiter le monde jusqu’à le détruire. Il n’a pas l’autorisation de le dégrader, de le polluer, de le saccager. « La seigneurie de l’homme n’est pas absolue » disait Jean-Paul II (8). L’homme n’est qu’un intendant qui doit se montrer digne de la tâche qui lui est confiée. Hélas, « l’humanité à déçu l’attente divine » ( 8 ) en ne se comportant plus comme un « ministre du créateur » mais comme un « patron absolu », comme un « despote autonome » (4). « Nous devons constater que nous trahissons encore le mandat que Dieu nous a confié ». (9)

Cela dit, « lorsque de gardiens, on devient tyrans de la nature, celle-ci, tôt ou tard, se rebelle à la négligence de l’homme ». (10)

Respecter la création, par amour du prochain

Le pape Benoît XVI a rappelé récemment que la Terre est « notre maison commune », la maison de « la famille humaine » (7). Comme toute maison, elle doit être accueillante, source de bien être et de partage. Les hommes doivent donc la respecter, la soigner, l’embellir, car « toute attitude irrespectueuse envers l’environnement porte préjudice à la convivialité humaine » (11).

Le respect de la création trouve son sens dans le respect dans la vie des autres hommes. Si le chrétien est invité à agir en faveur de la préservation de la terre, c’est pour le bien d’autrui, par amour pour le prochain : les pays pauvres qui subiront le plus les conséquences du réchauffement climatique, les enfants et les personnes les plus fragiles qui souffrent de maladies dues à la pollution (12), les générations à venir à qui nous léguons une dette bien lourde à porter. Le soucis de l’écologie découle du soucis pour les autres hommes. L’Église dénonce l’égoïsme de l’homme qui pousse à ne se préoccuper que de soi au détriment d’autrui. C’est pourquoi le pape Jean-Paul II disait que la crise écologique est avant tout une crise morale (3) qui nécessite une conversion morale et un changement de notre « style de vie » trop basé sur l’hédonisme et la consommation. Jean-Paul II indiquait la voie : « l’austérité, la tempérance, la discipline et l’esprit de sacrifice doivent marquer la vie de tous les jours, afin que tous ne soient pas contraints de subir l’incurie de quelques uns. » (3) Benoît XVI montrait le même chemin aux jeunes réunis à Lorette : « Allez à contre-courant : n’écoutez pas les voix intéressées et séduisantes qui, de toutes parts, diffusent aujourd’hui des modèles de vie basés sur l’arrogance et la violence, le pouvoir et le succès à tout prix, l’apparence et la possession, au détriment de l’être. (…) N’ayez pas peur, chers amis, de préférer les voies “alternatives” indiquées par l’amour véritable: un style de vie sobre et solidaire ; des relations d’affection sincères et pures ; un engagement honnête dans l’étude et le travail ; l’intérêt profond pour le bien commun. » (4) L’Église nous appelle au partage, à la solidarité, à agir avec amour à l’image de Celui qui nous aime.

Le chrétien ne peut pas prendre à la légère les problèmes écologiques. Sa foi et son amour en Dieu l’amènent à prendre soin du bien de son créateur, à en user dans un esprit de partage, de solidarité avec tous, les pauvres et les générations futures compris.

Notes

(1) Constitution pastorale Gaudium et spes, “Avant propos”, 7 décembre 1965

(2) Paul VI, Discours sur les problèmes de la pollution de l’eau et de l’air, 17 mars 1971

(3) Jean-Paul II, “La paix avec Dieu créateur, la paix avec toute la création”, Message pour la Journée Mondiale de la Paix, 1er janvier 1990

(4) Benoît XVI, Homélie, Rencontre “Agora” des Jeunes au sanctuaire de Lorette, dimanche 2 septembre 2007

(5) Conseil pontifical Justice et Paix, Compendium de la doctrine sociale de l’église, 29 juin 2004, n.486

(6) Conseil Pontifical pour le dialogue Inter-religieux, “Chrétiens et Bouddhistes : prendre soin de la planète terre”, Message aux Bouddhistes pour la fête du Vesakh 2008

(7) Benoît XVI, Message pour la célébration de la Journée Mondiale de la Paix, 1er janvier 2008, n.7-8

( 8 ) Jean-Paul II, “L’engagement pour éviter une catastrophe écologique majeure”, Audience générale, Mercredi 17 janvier 2001

(9) Jean-Paul II et Bartholomaios I (Patriarche œcuménique), Déclaration de Venise, lundi 10 juin 2002

(10) Jean-Paul II, Message pour la XXIIIe Journée Mondiale du Tourisme, 27 septembre 2002

(11) Benoît XVI, Message pour la célébration de la Journée Mondiale de la Paix, 1er janvier 2007, n.9

(12) Jean-Paul II, Message pour la VIIIe Journée Mondiale du Malade, 11 février 2000, n.2

“Imagine qu’il n’y a pas de Ciel (paradis), c’est facile si tu essayes, aucun enfer sous nos pieds, au-dessus de nous seulement le ciel. Imagine tous les gens vivants pour aujourd’hui… Imagine qu’il n’y ait aucun pays, ce n’est pas si difficile de le faire, rien pour tuer, aucune raison de mourir, et aucune religion non plus. Imagine tout le monde vivant en paix… Imagine pas de possessions, je me demande si tu le peux, aucun besoin d’avidité ni de faim, une fraternité d’hommes. Imagine tous les gens partageant le monde… Tu peux me prendre pour un rêveur, mais je ne suis pas le seul. J’espère qu’un jour tu seras des nôtres, et le monde sera uni”

La chanson de John Lennon est une ode à la paix, au partage, à la fraternité. C’est pourquoi elle plait tant. Elle rejoint le coeur des hommes qui aspirent à l’amour. Elle évoque le paradis, lieu d’harmonie entre les êtres : “le loup habitera avec l’agneau, la panthère se couchera avec le chevreau, le veau, le lionceau et la bête grasse iront ensemble” (Isaïe chap.11, verset 6). Mais c’est aussi une chanson militante.

La religion facteur de guerre ?

John Lennon accuse la religion d’être une cause de conflits armés entre les hommes. Il en appelle donc à se dégager de ces systèmes de croyance pour vivre enfin en paix. Bien entendu, il suffit de jeter un coup d’œil sur l’histoire des hommes pour voir que les guerres de religions ont été nombreuses. Et l’actualité la plus récente, nous montre que des hommes sont prêts à sacrifier leur vie pour tuer et anéantir l’ennemi, le “mécréant” ou “l’hérétique”, au nom de Dieu. Voltaire montrait déjà l’absurdité de ceux qui utilisent la religion pour s’entretuer : “chaque chef des meurtriers fait bénir ses drapeaux et invoque Dieu solennellement avant d’aller exterminer son prochain.” (Dictionnaire philosophique, 1764). Pourtant, ce n’est pas la religion qui est la cause de la guerre mais le pouvoir. Les seigneurs, les rois, les peuples s’opposent pour des raisons économiques ou politiques. Les différences de culture, donc de religions, ne sont qu’un moyen d’unir les combattants sous un même drapeau et de donner une justification plus noble à l’ignoble combat mené. Par exemple, le conflit entre catholique et protestant en Irlande du Nord trouvait sa source non dans la foi des belligérants, mais dans la question de la souveraineté du peuple et la politique colonialiste de l’Angleterre. La religion n’était qu’une manière de distinguer ces deux cultures et ces deux volontés politiques divergentes entre ceux qui voulaient l’autonomie de l’Irlande du Nord et les partisans du rattachement à la Grande-Bretagne. Les conflits sociaux ne sont pas du à la religion. C’est la religion qui est utilisée comme étendard par ceux qui ont ou veulent le pouvoir. La religion est utilisée pour unifier les combattants autour d’un idéal souvent patriotique.

Dans l’histoire, les guerres de religion sont peu nombreuses. Les guerres les plus meurtrières, que ce soient celles menées par Napoléon Bonaparte au XIXe siècle ou les guerres mondiales du XXe siècle, que ce soient les guerres de décolonisation en Afrique ou les guerres civiles en Espagne ou en Amérique du Sud, n’ont rien de religieux. Les guerres menées par les romains ou celles menées par les vickings n’ont pas eu pour objet la conversion des peuples conquis.

La religion n’est pas en soi un facteur de division et de guerre. Elle peut être dévoyée par les autorités politiques pour servir leurs intérêts, pour cacher leurs buts aux peuples. Mais elles ne sont pas toutes intrinsèquement mauvaises. Si la guerre est encouragée par certains textes dits sacrés, ce n’est pas une généralité. Il y a, dans chaque religion, des artisans de paix et des artisans de guerre. Il y a, comme dans toute institution, des personnes qui ont un zèle destructeur et d’autres qui portent le souci du respect. On ne peut pas jeter le discrédit sur l’ensemble des croyants. Lennon est donc injuste.

Au rêve de Lennon, il faut opposer celui d’un vrai croyant engagé. Martin Luther-King ( 1929-1968 ) était un pasteur profondément croyant en Jésus-Christ. Il n’a pas prôné la guerre des races - comme l’ont fait les Blacks Panthers avec leur volonté de faire advenir le “Black power” (pouvoir noir) - mais la fraternité entre les hommes. C’est lui qui a obtenu un “prix Nobel” (en 1964) pour son action en faveur de la paix, non Lennon. Lui aussi a milité contre la guerre du Vietnam, mais pas en se moquant des militaires et de l’Amérique. Il fait le choix de la non violence, au nom même de sa foi, en imitant l’exemple d’un autre croyant, d’une autre religion : Gandhi. Alors que Lennon écrivait des chansons qui lui apportaient la fortune, King écrivait des discours qui ne lui rapportaient rien. Alors que Lennon fait le rêve d’une humanité sans Dieu et sans dieux, King espère que Dieu sera reconnu comme Père des hommes : « Je fais le rêve qu’un jour chaque vallée soit glorifiée, que chaque colline et chaque montagne soit aplanie, que les endroits rudes soient transformées en plaines, que les endroits tortueux soient redressés, que la gloire du Seigneur soit révélée et que tous les vivants le voient tous ensemble. » (extrait du discours fait le 23 août 1963 à Washington) Lennon croit que la fraternité provient de la négation de Dieu, du meurtre du Père comme dirait Freud, alors que King voit en Dieu la seule source de paix, le véritable sens de la fraternité, l’origine de la communion. Lequel de ces deux rêves est le plus convainquant ?

Rappelons que la paix en Europe est due à des croyants. Ce sont l’italien Alcide de Gasperi, le français Robert Schuman, l’allemand Konrad Adenauer, tous trois leaders de partis démocrates chrétiens, qui ont fondé la communauté européenne, facteur d’union et de paix entre des peuples déchirés par plusieurs guerres. Ces croyants ont changé la face du monde, pas Lennon.

L’origine des conflits

La guerre n’est pas le propre des religions. C’est que le conflit est inhérent à la vie sociale. Au niveau des couples, il y a des conflits qui peuvent être importants. Les disputes montrent les difficultés de se mettre d’accord avec celui que l’on aime ou que l’on a aimé. Des hommes sont capables de violence contre leur femme. L’amour peut se transformer en haine lors du divorce au point que des femmes accusent l’homme de pédophilie pour avoir la garde exclusive des enfants. Et cela peut même conduire au meurtre passionnel quand son conjoint décide de tout quitter. La religion n’a rien a voir là dedans. Comme elle n’a rien a voir avec les conflits de voisinage qui dégénèrent et font le bonheur des émissions de télévision qui attirent une forte audience avec certaines histoires personnelles. Au Moyen Age, les différents entre gentilshommes se réglaient par le duel, contre l’Église a lutté pour obtenir son interdiction. Aujourd’hui, les règlements de compte et vendettas, ces vengeances meurtrières entre familles se poursuivent dans certaines régions. Les mafias tuent, mais jamais au nom de la religion. Les révolutionnaires ont tué, au nom de l’athéisme. En Espagne, en 1936, les anarchistes et les gauchistes ont tués des religieux et incendiés des églises. C’est donc une erreur de croire que la religion est l’ennemie de la paix et que l’absence de religion suffit à obtenir la paix. Si la religion était le seul motif de guerre et de violence nous ne connaitrions pas tant de malheurs et de déchirements.

Bien sûr, John Lennon mentionne d’autres causes de conflits, en particulier les inégalités économiques, l’avoir, les possessions. Il a raison. L’apôtre Jacques écrivait au Ier siècle de notre ère que les guerres viennent des passions : « vous convoitez, et vous n’avez pas ; vous êtes meurtrier, vous êtes jaloux et vous n’arrivez pas à obtenir ; vous êtes dans un état de lutte et de guerre » (épitre de Jacques chap.4, verset 1-2). René Girard a montré comment le “désir mimétique”, la volonté d’obtenir ce que l’autre possède, est une source de violence. Il suffit de regarder les enfants jouer ensemble pour constater que ce besoin d’obtenir ce que l’autre a est profond. Très tôt, l’enfant s’approprie certains jouets et convoite celui de l’autre, n’hésitant pas à le prendre de force ou à crier pour le posséder. Partager s’apprend. Le rêve de Lennon d’un monde sans possession est donc complètement utopique, irréel. On peut même s’étonner de cette proposition dans sa chanson : lui qui possédait une grande fortune, qui était très attaché à Yoko Ono, le voilà qui dit aux autres de ne pas s’attacher aux choses… Serait-il donc communiste ? Non, sinon il aurait donné une partie de sa fortune au Parti… Serait-il donc bouddhiste ? Comment rouler en limousine en étant bouddhiste… Lennon lance des mots en l’air, mais ça ne le concerne pas. Il rêve d’un monde sans inégalité, mais il n’agit pas pour les réduire, il parle de fraternité mais il ne fait pas de geste concret de partage. Il semble que cette chanson soit juste un idéal imaginaire. Coluche, lui, a appelé les gens à le rejoindre pour combattre la pauvreté, pour partager le pain avec les nécessiteux, pour tendre la main aux démunis. Il a fondé les “restaurants du cœurs” qui œuvrent encore après sa mort. Mais à quoi sert la chanson de John Lennon si ce n’est nier Dieu pour faire de lui une idole ?

John Lennon est un peu rousseauiste : il pense que l’homme est bon mais que la société, à travers ses institutions, ses structures, le corrompt, le dénature, lui inculque le mauvais. Pourtant le mal de l’homme vient de son coeur, pas uniquement de son éducation. C’est Thomas Hobbes qui a raison : l’homme est un loup pour l’homme. On règle nos comptes avec les autres, on fait justice. Et Lennon n’échappe pas à la règle. Après la séparation des Beatles, il a tenu à dire ce qui lui revenait dans la création des chansons et bien distinguer l’apport de chacun. Dans ce même album “Imagine” où il parle de fraternité, il lance des flèches assassine à Paul McCartney : « Ces ragots qui disaient que tu étais mort étaient vrais », « Le son que tu produis est de la musique d’ascenseur à mes oreilles », « Le seul truc que t’aies fait, c’est “Yesterday”/Depuis, tu n’es qu’”Another Day” » (extraits traduit de la chanson « How Do You Sleep »). John n’est pas si cool qu’il le montre. Il a du ressentiment et il l’exprime.

Conclusion

“Imagine” n’est qu’un mensonge d’un chanteur qui s’enrichit en faisant plaisir à son public hippie. Mais le message n’a pas de sens. La paix ne se décrète pas et ce n’est pas en essayant de gommer tout ce qui est source de différence que l’on a la paix. Les guerres de famille, entre générations, entre parents et enfants, entre frères et sœurs, entre cousins, montrent assez que la paix se cultive par des efforts, par le dialogue, par des marques d’estime et de reconnaissances, elle ne tombe pas du ciel. Ce n’est pas en rêvant à la paix qu’on la fait advenir, mais en agissant, comme l’a fait le pape Jean-Paul II et comme le fait le pape Benoît XVI : en appelant les religions à travailler pour la paix. Les papes ont plus fait pour la paix réelle que John Lennon et tous ses adeptes.

9782246648017.jpgMichel Onfray, le pourfendeur des religions, le “pape des bouffeurs de curé” comme l’a nomalfaric.jpgmé le magasine Lire (voir article ) a un compte personnel à régler avec l’Église catholique. Sa haine de la religion n’est pas seulement philosophique (il se réclame des matérialistes et de Nietzsche) et politique (il soutien l’extrême gauche anticléricale). On sent bien que son combat se situe à un autre niveau. Car au delà de son Traité d’athéologie qui lui a permis de se faire mieux connaitre du grand public, il a fait édité un ouvrage plus ancien de Prosper Alfaric intitulé Jésus a-t-il existé ? qu’il a préfacé. Et chaque occasion est bonne pour attaquer l’église (voir ici par exemple).

Sa révolte trouve son origine dans une profonde blessure d’enfance jamais cicatrisée qu’il raconte dans son livre La puissance d’exister paru en 2006 (lire “Autoportrait à l’enfant”). A 10 ans, ses parents l’ont mis en pension dans un “orphelinat” de frères salésiens. Pendant 4 ans, il a vécu dans une profonde solitude et une grande révolte à l’égard de cette institution. La séparation de sa famille, malgré le fait que ses relations avec sa mère n’étaient pas bonnes - il était souvent battu, puni, réprimandé - a été vécu comme une mort. Le pensionnat était donc un lieu d’exclusion (de l’amour familial), de privation (de sa famille), de rupture (de ses repères). La rigidité de l’encadrement - on est dans les années 1960 - n’arrange rien. Adulte, il a pardonné à sa mère. Mais, au vu de sa charge anti-chrétienne, il n’a pas pardonné à ces prêtres de la souffrance endurée jadis. Et cela motive consciemment ou inconsciemment une haine envers l’église toute entière et des religions en général.

La réponse est évidente, mais Josemaria Escriva, fondateur de l’Opus Dei, l’exprime tellement bien…

galilee.jpg22 juin 1633. Quelques heures après sa condamnation par l’Inquisition, Galilée renie ses affirmations sur la théorie de Copernic. Il est alors soumis à résidence surveillée dans une villa de Florence.

Cette condamnation est depuis utilisée pour illustrer l’incompatibilité qu’il y aurait entre la science et la religion catholique. Cet épisode serait la preuve de l’intolérance de l’Église envers les esprits libres et rationnels. Il prouverait que la science est vérité et que la religion n’est que dogmatisme et fanatisme.

1. Qui est Galilée ?

Galileo Galilei est un savant reconnu par la communauté scientifique, apprécié par le pouvoir politique et les autorités religieuses. Ses découvertes suscitent l’enthousiasme mais aussi la rivalité et la jalousie. C’est que Galilée nourrit le rêve de devenir un “nouvel Aristote”, de marquer l’avenir de ses découvertes. Il est méfiant à l’égard des autres scientifiques, comme de l’allemand Kepler à qui il refusera de prêter une de ses lunettes astronomiques pour observer les étoiles malgré les encouragements sur son travail et ses demandes répétées. Il est aussi mordant et méprisant à l’égard des autres scientifiques et des prélats qui ne sont pas de son avis. Il ridiculise ses opposants lors des nombreuses polémiques auxquelles il a part, avec Ludovico delle Combe sur les corps flottants (pourquoi la glace flotte-t-elle ?), le jésuite allemand Scheiner sur les taches solaires (d’où viennent les taches que l’on observe sur le soleil ?), le jésuite Grassi sur les corps célestes (que sont les comètes ?). Par là, il nourrit un désir de vengeance chez ses opposants qui trouvent dans ses argumentations des faiblesses de taille.

Car Galilée n’est pas toujours très rigoureux et sa démonstration est parfois absurde. Ainsi, il refusait de croire que les marées étaient dues à l’influence de la Lune comme l’avait pourtant expliqué Kepler. Il affirmait, contre tout bon sens, qu’il n’y avait qu’une seule marée par jour, à midi, et que les marées étaient dues aux rotations de la Terre : le mouvement de la Terre ferait bouger l’eau de la mer… Les marées prouvaient que la Terre n’était pas immobile mais en mouvement !

2. Pourquoi est-il condamné ? Le 5 mars 1616, le livre de Nicolas Copernic est mis à l’Index c’est-à-dire qu’il est inscrit sur la liste des ouvrages interdits par l’Église car contraire à la doctrine. Copernic, mort en 1543, n’a jamais été inquiété de son vivant pour sa théorie sur l’héliocentrisme (le soleil - helios - est au centre de l’univers, la Terre lui autour). Mais Galilée veut prouver que cette théorie est vraie et que le géocentrisme (la Terre est au centre de l’univers) de Ptolémée est faux. Or cela contredit à la fois le sens commun - ce que chacun à l’impression de voir - et la Bible - puisqu’il y a un verset où il est dit que Dieu arrête le temps en bloquant la course du soleil autour de la Terre (Livre de Josué, chap.10, verset 13) et un autre où il est dit que Dieu a créé la Terre immobile (Psaume 93).

En l’absence d’une preuve ou d’une démonstration irréfutable, il est donc interdit de soutenir la théorie copernicienne autrement que comme une hypothèse. Galilée, qui a de nombreux appuis au Vatican, est avertit.

urbain8.jpgLe 6 août 1623, le cardinal Barberini qui soutenait Galilée, est élu pape et prend le nom d’Urbain VIII. Galilée sera reçu plusieurs fois, avec honneur, par le nouveau Souverain Pontife. Il lui demande l’abrogation du décret de 1616, ce qu’il ne consent pas. Mais après discussions, ils tombent d’accord sur la possibilité pour Galilée d’écrire un ouvrage qui présenterait les thèses opposées sur le géocentrisme et l’héliocentrisme. Le pape insiste pour qu’aucune des deux ne l’emporte sur l’autre. Galilée est avertit, il ne doit pas aller trop loin.

Galilée prend le temps de rédiger son livre et, prudent, le soumet à l’inquisition. Le 25 avril 1631, il obtient l’imprimatur c’est-à-dire l’autorisation de le publier avec le certificat de l’Église. Cependant il attend 1632 pour publier son Dialogue sur les deux grands systèmes du monde à Florence. L’ouvrage ne comprend pas les corrections qu’il s’était engagé à apporter pour recevoir l’imprimatur. Galilée trompe donc les autorités qui lui avaient témoigné leur confiance. Le pape se sent trahit. Galilée est poursuivit pour son audace : il a transgressé le décret interdisant de déclarer vrai l’hypothèse de Copernic en l’absence de preuve sérieuse et définitive, il a abusé du certificat de l’Église (l’imprimatur) et il a manqué de tact en présentant l’Église comme rigide.

Conclusion. En abjurant, en regrettant ses propos, Galilée ne fait qu’avouer qu’il n’a pas encore de preuve de ce qu’il avance. Il renie, non une vérité démontrée, mais une hypothèse probable. Galilée ne peut avoir le dernier mot car ses arguments sont très insuffisants. Il se borne à montrer que le géocentrisme n’est pas tenable, mais cela ne suffit pas à prouver que l’héliocentrisme soit vrai.

Lorsque les preuves commenceront à être plus sérieuses, l’Église révisa sa position. Ainsi, en 1741, le pape Benoît XIV fit donner l’imprimatur à la première œuvre complète de Galilée, ce qui signifie qu’il approuvait ses conclusions. A partir de 1759 l’héliocentrisme est reconnu, les ouvrages qui étaient à l’Index en sont retirés.

Galilée n’est pas un scientifique exemplaire. Il n’a pas été toujours honnête dans ses argumentations, ni respectueux des autres scientifiques qu’il a malmené dans ses écrits. Son sentiment de supériorité lui a joué des tours. Il a été orgueilleux, sûr de lui, et n’a pas pu tenir parole. Le procès qui lui a été fait, il l’a cherché. Qu’on arrête donc d’en faire un martyr d’une Église intolérante ou l’icône de la victime de l’injustice des puissants.

Sources pour aller plus loin

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