27 mai 2008
La religion est-elle une projection humaine et une illusion ?
Posted by fdo under Apologie du christianisme | Tags: Freud, bible, Illusion religieuse, Religion, Idoles, Dieu, St François de Sales, Sacrifices, Athéisme |[2] Comments
I. Les religions sont le résultat de projections ou de constructions humaines
* A chaque peuple sa religion
Le premier argument de cette affirmation réside dans la diversité de religions dans l’espace et le temps. Les peuples fondent des cultures c’est-à-dire des manières de voir (croyances, valeurs), de sentir (jugements de goût, préférence) et d’agir (normes, pratiques sociales) dont la religion est partie prenante. Par religion, il faut entendre tout système de croyances et de rites qui distingue le domaine sacré (la vie après la mort, le lieu de culte) et le domaine profane. La religion est imbriquée dans la communauté qui la fait vivre, elle est un élément de la culture d’une communauté donnée. La culture de la communauté influence la religion (quand la religion provient de la communauté) autant que la religion influence la communauté (lorsque la religion est reprise d’une autre communauté). Aucune religion présente sur une grande échelle géographique n’échappe ainsi à la division ou à la différenciation. C’est clair pour le christianisme, entre les catholiques, les orthodoxes, les anglicans, les luthériens, les calvinistes, les évangéliques… les différences peuvent être importantes, tant sur le plan doctrinal que pastoral, tant sur le plan des mœurs que du culte. Mais c’est vrai également pour l’islam, où les différences sont très fortes entre les sunnites et les chiites, ces derniers ayant un clergé (ayatollahs, oulémas, imams) pas les premiers, et ces deux grandes tendances sont elles-mêmes divisées en courants. La pratique varie d’un pays à l’autre, selon le courant et la culture locale. La religion est donc bien, en partie, construite par les hommes. C’est ce qui a fait dire à Voltaire : « On prétend que Dieu a fait l’homme à son image, mais l’homme le lui a bien rendu ».
Les religions sont des illusions nécessaires dans la plupart des communautés ou sociétés qui en faisaient un ciment social, un élément de cohésion sociale.
* Une religiosité commune fondée sur le troc
Le deuxième argument est tiré de la pratique religieuse de l’homme. Longtemps, l’homme a été confronté à l’inconnu, à l’incertitude du temps, des récoltes, de la maladie. Avant de pouvoir compter sur sa compréhension du fonctionnement du monde pour faire face aux aléas de la vie, il a cherché son secours auprès des esprits (animisme) ou des dieux (polythéisme) qui étaient susceptibles d’agir dans un domaine donné. Pour obtenir leur aide, il agissait comme il le faisait avec les autres hommes : pour obtenir une faveur, il fallait en accorder une. Dans la vie sociale, le sociologue Marcel Mauss a montré qu’un don entrainait toujours un contre don. Le don, contrairement à l’image que nous en avons, n’est jamais gratuit. Il oblige celui qui le reçoit à donner en retour. Car le don a pour but de créer de l’interdépendance, de la relation, du lien social. La religion également relie le divin à l’homme. Et l’homme agit avec les esprits ou les dieux comme il le fait habituellement avec ses semblables : il lui offre un sacrifice pour que l’esprit ou le dieu soit obligé d’accéder à sa requête. Le sacrifice propitiatoire a pour but d’obtenir les faveurs d’un être qu’on juge bien placé pour nous obtenir ce que nous désirons. Le sacrifice expiatoire doit, lui, permettre de rétablir la relation avec le divin. L’homme doit réparer une offense, une faute commise envers l’esprit ou le divin pour restaurer la confiance, pour calmer le courroux, pour espérer à nouveau bénéficier de ses faveurs. Pour obtenir la sécurité économique ou politique, la paix individuelle ou collective, l’être humain offre des cadeaux de choix aux esprits ou aux dieux. Il y a là un anthropomorphisme évident puisque ces esprits ou ces dieux sont sensés réagir comme le feraient des hommes.
* La Bible dénonce les idoles
Le troisième argument vient de la Bible qui souligne à de nombreuses reprises que les religions sont une illusion car ce ne sont que des réalisations humaines. Inutile donc d’y croire, car il n’y a rien à espérer d’elles. « Où sont-ils les dieux que tu t’es fabriqués ?, dit le prophète Jérémie, Qu’ils se lèvent s’ils peuvent te sauver au temps de ton malheur » (Jr 2, 28). Les prières et sacrifices sont vains car ces dieux n’existent pas. « Malheureux sont-ils, dit le Livre de la Sagesse, avec leur espoir mis en des choses mortes, ceux qui ont appelés dieux des ouvrages de main d’hommes, or, argent, traités avec art, figures d’animaux ou pierre inutile, ouvrage d’une main antique » (chap13, v.10). Aussi élaborées que soient les croyances, aussi imposants soient les oeuvres religieuses, aussi impressionnantes soient les liturgies, toutes les religions sont illusoires car les divinités n’existent pas : « tous les dieux des peuples sont des idoles » (Ps 96,5). Les écrits bibliques dénoncent ces impasses que sont les religions environnant Israël.
La science a permis de confirmer que ces esprits ou dieux de la Nature n’existaient pas, que les catastrophes naturels s’expliquaient rationnellement, qu’il n’y a pas besoin de rites pour faire tomber la pluie ou de sacrifices pour éloigner le malheur. La science démasque les faux dieux et les fausses représentations de Dieu. Elle permet de rendre l’homme plus libre, en principe au moins. Même si l’astrologie reste une pratique importante pour beaucoup de personnes qui cherchent par là à maîtriser leur vie en connaissant l’avenir. C’est une illusion, évidemment, très lucrative en plus !
II. Le Dieu des juifs et des chrétiens est-il une projection ?
* Le Dieu biblique n’offre pas prise aux illusions
Tout d’abord, on remarque que Dieu ne se laisse pas nommer. Il ne se laisse pas saisir par l’homme. A Moïse qui lui demande comment l’appeler, Dieu répond : « Je suis celui qui est » (Exode 3, 14). Alors que tous les dieux ont un nom, une identité - à l’instar des humains - Dieu lui refuse de se dévoiler. Certes, il s’agit de souligner la transcendance, de marquer la distance entre le créateur et la créature. Mais il s’agit aussi de limiter les projections que l’homme peut faire sur lui.
Ensuite, il ne se laisse pas réduire à une image. Il interdit aux hébreux de faire une représentation de lui : « Vous ne ferez point d’idoles, vous ne vous élèverez ni image taillée ni statue, et vous ne placerez dans votre pays aucune pierre ornée de figures, pour vous prosterner devant elle ; car je suis l’Eternel, votre Dieu » (Lévitiques 26, 1). Dieu évite ainsi d’être représenté sous les traits d’un homme, il refuse d’être réduit à l’image que peut s’en faire un homme, fut-il le plus grand des artistes. Le Dieu biblique est iconoclaste, il ne se laisse pas posséder. De la sorte, les croyants peuvent bien imaginer ce qu’ils veulent de Dieu mais cela reste bien le fruit de l’imagination, non une réalité.
Enfin, le Dieu des chrétiens va contre le bon sens. Il s’humilie en s’incarnant et en mourant sur une croix, voilà qui est humainement inconcevable. « Alors que les juifs demandent des signes et que les Grecs sont en quête de sagesse, dit St Paul, nous proclamons, nous, un Christ crucifié, scandale pour les Juifs et folie pour les païens » (1Co 1, 22). La Bible ne cache pas les faiblesses des apôtres, leurs désirs destructeurs quand il s’agit de punir les incroyants (Luc 9, 54), leurs incompréhensions (Mt 8, 27 ; Mc 6, 51), leur volonté de puissance (Mc 10, 35-40), leur manque d’ardeur à la prière sur le mont des Oliviers (Mt 26, 40-45, leur lâcheté lors de l’arrestation de Jésus (Mt 26, 69-74). Il n’y a nulle volonté d’enjoliver la réalité, de donner une image impeccable des apôtres pour assurer le succès de la prédication. Les évangiles peuvent se contredire en certains endroits, sur certains faits, les auteurs n’ont pas cherché à manipuler les textes, à les corriger. La Bible n’est pas écrite par Dieu, elle n’a pas été dictée par le Créateur, mais inspirée par lui. Ni le judaïsme ni le christianisme - hormis les protestants - ne sont des religions du Livre. Ce sont des religions de la Tradition, de la foi.
* Le Dieu de la Bible ne se laisse pas acheter
Dieu ne se laisse pas manipuler par l’homme religieux qui veut acheter ses grâces par ses dons, prières et sacrifices.
Dieu n’accorde pas d’importance à la valeur absolue des cadeaux qu’on peut lui faire, mais à la disposition du coeur. Ainsi, la Bible dénonce ceux qui instrumentalisent la religion pour leur propre intérêt : « Quand vous étendez les mains, je détourne les yeux ; vous avez beau multiplier les prières, moi je n’écoute pas. Vos mains sont pleines de sang : lavez-vous, purifiez-vous ! Otez de ma vue vos actions perverses ! » (Isaïe 1, 15-16) « Même s’ils jeûnent, je n’écouterai pas leur supplication ; même s’ils présentent holocaustes et oblations, je ne les agréerai pas » (Jérémie 14, 12) « Le sacrifice des méchants est une abomination pour Yahvé, mais la prière des hommes droits fait ses délices. » (Proverbes, chap.15, v.8 )
La religion n’est pas un distributeur automatique de grâces : il ne suffit pas de donner (des prières, du temps, de l’argent) pour recevoir ce que l’on veut. « Vos pensées ne sont pas mes pensées » rappelle Dieu, à travers la bouche d’Isaïe (Is 55,8 ). Il ne réagit pas comme nous, il ne se laisse pas acheter. Un don n’implique pas de contre-don.
Au contraire, ses dons sont gratuits. C’est pourquoi le prophète dit « Ah ! Vous tous qui avez soif, venez vers l’eau, même si vous n’avez pas d’argent, venez, achetez et mangez ; venez, achetez sans argent, sans payer, du vin et du lait. » (Is 55, 1) Les grâces de Dieu ne sont pas monnayables. Dieu ne fait pas acception des personnes, il ne donne pas selon les mérites de chacun. Comme le dit Jésus : « Il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et tomber la pluie sur les justes et sur les injustes » (Mt 5, 45).
* Le Dieu de la Bible ne cherche pas à soumettre l’homme
Dieu n’est pas un despote. Il n’a pas besoin de nos actions (prières, offrandes) pour vivre. Il n’a pas besoin de dominer l’homme, de le soumettre par des rites. « C’est l’amour qui me plaît et non les sacrifices, la connaissance de Dieu plutôt que les holocaustes. » (Osée 6, 6) Le Dieu de la Bible est un Dieu qui est Créateur mais il ne cherche pas l’obéissance aveugle de l’homme. Il ne trouve pas de joie dans l’humiliation de l’homme. « Est-ce là le jeûne qui me plaît, le jour où l’homme se mortifie ? Courber la tête comme un jonc, se faire une couche de sac et de cendre, est-ce là ce que tu appelles un jeûne, un jour agréable à Yahvé ? N’est-ce pas plutôt ceci, le jeûne que je préfère : défaire les chaînes injustes, délier les liens du joug ; renvoyer libres les opprimés, et briser tous les jougs ? N’est-ce pas partager ton pain avec l’affamé, héberger chez toi les pauvres sans abri, si tu vois un homme nu, le vêtir, ne pas te dérober devant celui qui est ta propre chair ? » (Isaïe 58, 5-7). Dieu n’est pas un tyran prêt à châtier et à venger son honneur bafoué. Il veut nous rendre heureux. « Je ne prends pas plaisir à la mort du méchant, mais à la conversion du méchant qui change de conduite pour avoir la vie. » (Ezéchiel 33, 11) La conversion est utile pour l’homme, qui trouve le bonheur dans une vie paisible où il est en bonnes relations avec Dieu et les autres humains. Dieu ne nous appelle pas à nous tourner vers lui pour nous contrôler mais nous rendre vraiment libres de nos illusions, de nos idoles, de nos esclavages et nous indiquer le chemin de la vrai joie.
Dans la Bible, Dieu utilise notre langage pour nous indiquer de quel genre de relations il veut avoir avec nous. Tantôt il se présente comme un père qui veut nous considérer comme ses enfants, tantôt il nous considère comme des amis, et souvent, c’est le langage de l’amoureux qu’il utilise. Un Dieu qui est père, ami, amant voilà qui est très différent de ce que l’on trouve dans l’ensemble des religions. S’il est père, ce n’est pas pour nous infantiliser mais nous faire grandir. Le Dieu de la Bible cherche notre amour, pas notre soumission. Il veut nous séduire, pour que notre amour soit vrai, sincère, profond. Il ne veut pas s’imposer à nous. Il nous veut libres ! Mais si au niveau humain il est difficile d’être l’ami véritable d’un milliardaire - car on risque de chercher à profiter de sa fortune et on ne comprendrait pas qu’il ne nous en fasse pas profiter - combien plus est-il difficile d’aimer Dieu. Comme le dit St François de Sales : « Ne cherchez pas les consolations de Dieu mais le Dieu des consolations ».
* Un Dieu qui agit dans le réel
La foi des chrétiens est basée sur un fait : l’existence de Jésus et sa résurrection. Les évangiles ont été écrits à partir de l’expérience des proches de Jésus, les apôtres, « témoins oculaires » (Luc 1, 2) des événements de la vie du Christ. Paul, lui même, a vécu une rencontre avec le ressuscité qui l’a converti, qui lui a fait changer de route. Ces témoignages peuvent être niés, contestés, il est impossible d’en donner des preuves. Les évangiles disent que pour certains il n’y a pas eu de résurrection et que la disparition du corps de Jésus du tombeau s’explique par un vol du cadavre par ses disciples. Certains, comme les musulmans qui s’appuient sur un verset du Coran, disent que Jésus n’est pas mort sur la croix, mais qu’un autre est mort à sa place. D’autres n’hésitent pas à dire que ces témoignages sont dues à des drogues. C’est le cas de John Allegro, dans son livre intitulé “le Champignon sacré et la croix” qui affirme que le christianisme est du aux champignons hallucinogènes consommés par les chrétiens. Récemment encore, l’israélien Benny Shanon a écrit que Moïse a eu des hallucinations du fait de l’usage de plantes psychotropes pour les rituels. Est-ce vraiment sérieux ?
Les témoins ont payé de leur vie leur foi en la résurrection. Ils ont été rejetés des synagogues pour hérésie, persécutés par l’empire romain pour athéisme. Ils ne sont pas morts les armes à la main pour imposer leur religion. Ils n’ont pas livrés de guerre pour prendre le pouvoir. Ils n’ont pas agit en terroriste. Ils ont soufferts pour ne pas avoir renié ce qu’ils disaient avoir vu, ce qu’ils croyaient. C’est dans ce sens là qu’il faut comprendre ce que dit Pascal quand il écrit : « Je ne crois que les histoires dont les témoins se feraient égorger » (Pensées). Ce n’est pas une garantie suffisante de vérité. Mais c’est un signe important. Qui est prêt à perdre sa vie pour des sornettes ? Quels gourous pacifiques sont morts martyrs ? Ils laissent leurs subordonnés mourir à leur place, mais se mettent eux à l’abri.
* Pourquoi Dieu accepte les prières et offrandes
Si Dieu accepte et même demande des sacrifices dans la Bible, c’est parce que les hommes en ont besoin.
Du point de vue individuel, les prières et offrandes sont d’abord une manière de communiquer avec Dieu, de lui témoigner du respect ou de l’amour. L’homme ne peut que parler à Dieu avec le langage des hommes. Nécessairement, il entre en contact avec Dieu comme il le fait avec les hommes, par des cadeaux. Dieu accueille ces gestes comme des témoignages de respect et d’amour, même s’il y a de la projection, de l’illusion, de l’intérêt caché. Pour prendre une image qui a ses limites, et faire de l’anthropomorphisme : si une maman accepte le dessin de son enfant alors que celui-ci espère une récompense, si elle n’est pas dupe mais reconnait qu’il y a aussi de l’amour et pas seulement de l’intérêt, Dieu est certainement aussi capable d’accueillir nos présents d’amour et d’intérêt en distinguant le bon grain de l’ivraie… Sans développer ce qui fait l’objet de la spiritualité, il faut noter que les renoncements personnels, sont une épreuve qui nous permettent de mieux connaître notre coeur, de prendre conscience de nos faiblesses, de nos limites. Les sacrifices sont pédagogiques, ils permettent de nous faire grandir spirituellement, moralement, psychiquement.
Du point de vue collectif, l’homme a besoin de manifester la présence de Dieu. A défaut de pouvoir le nommer et de pouvoir le représenter, il faut donc un culte, un rituel qui rappelle à tous que Dieu existe. Le peuple Hébreux devait donc offrir des sacrifices pour que les autres peuples reconnaissent qu’il avait un Dieu, que ce n’était pas un peuple athée. Les sacrifices d’animaux permettaient de témoigner que Dieu était présent, qu’il fallait le prendre au sérieux. Mais les sacrifices sont devenus non sanglants avec la destruction du Temple de Jérusalem et l’essor concomitant du christianisme. Au même moment, juifs et chrétiens entraient dans un culte non sanglant. Les hommes étaient assez mûrs pour envisager autrement leur relation à Dieu.
III. De l’illusion, réponse à Feuerbach et Freud
* Comme le souligne Freud, l’illusion n’est pas l’erreur
Dans toute relation d’amour il y a bien ce risque de l’illusion, de projeter sur l’autre des attentes et des manières d’êtres qui ne sont pas les siennes. C’est vrai entre les hommes, c’est donc aussi vrai avec Dieu. Cela dit, ce n’est pas parce que l’homme à des projections sur Dieu que Dieu n’existe pas. « Le fait de la projection, écrivait Hans Küng, ne décide pas de l’existence ou de l’inexistence de l’objet auquel il se rapporte. » (1) Car dans toute activité humaine il y a de la projection. L’illusion n’est pas l’apanage de la religion. L’illusion s’insinue partout : dans le couple, dans la famille, dans le travail, dans l’amitié… Arthur Schopenhauer a montré combien l’amour était une illusion, mais une illusion utile, nécessaire à la reproduction de l’espèce humaine.
Au fond, l’homme ne cherche pas à instrumentaliser seulement la religion, il peut aussi se servir des autres pour se satisfaire lui-même. Le mariage peut être vu comme une voie de secours à des jeunes qui veulent trouver un foyer stable qu’ils n’ont pas avec leurs parents ; une jeune femme peut désirer avoir un enfant d’un garçon qu’elle veut retenir auprès d’elle et qu’elle espère ainsi posséder toujours… Est-ce une raison pour supprimer le mariage, être contre la vie de couple et dénigrer les femmes enceintes ? On voit bien que c’est absurde. Pourtant c’est de cette manière que nous considérons la religion. Le désir de vivre en couple et de fonder une famille n’est pas en soi mauvais ou le signe d’une névrose. Le désir d’aimer et d’être aimé n’est pas forcément pathologique. Alors pourquoi en serait-il de même avec Dieu ? L’homme a un désir d’éternité, d’amour, de plénitude, pourquoi cela serait-il vide de sens ? Pourquoi cela n’indiquerait pas une réalité ? Pourquoi ce désir ne pourrait-il effectivement être assouvi ? Les bouddhistes cherchent l’extinction du désir par l’ascèse de la méditation. Pour les chrétiens, le désir n’est pas mauvais mais il faut le purifier par le contact avec Dieu : la prière, la parole de Dieu, les sacrements.
* La négation de Dieu est elle-même une projection et une illusion
L’athéisme lui-même peut être considéré comme une projection humaine, comme le fruit du désir de l’homme qui refuse l’existence d’un Dieu et le combat comme un adolescent révolté. Si on ne peut pas prouver que Dieu existe, on ne peut pas non plus montrer qu’il n’existe pas. L’athée n’est pas plus rationnel que le croyant. Le croyant n’est pas plus irrationnel que l’incroyant. Intellectuellement, croire que le monde est éternel ou qu’il s’est créé tout seul, spontanément, est plus difficile à admettre que de croire que Dieu a tout créé et qu’il est éternel. L’affirmation selon laquelle Dieu n’existe pas peut donc aussi être analysée comme le résultat d’un refoulement, d’un désir d’indépendance et de toute puissance, de négation de l’autorité, bref d’une projection des désirs de l’homme.
* Les illusions et projections de Freud
L’illusion peut toucher également la philosophie - que l’on pense à l’idéologie communiste ou à l’idéologie fasciste - et la science. Freud lui-même a vécu dans l’illusion de la psychanalyse. En mettant au point ce qu’il considérait comme une science, il est devenu présomptueux. Ainsi, il s’est comparé à Copernic et à Darwin : tous trois infligeraient à l’homme une “blessure narcissique”. Mais il a fait des erreurs d’analyses, qu’il a eu du mal à reconnaitre. Tous ses proches disciples qui osaient le contredire ont été désavoué : Alfred Adler (fondateur de la psychologie individuelle), Carl Gustav Jung (fondateur de la psychologie des profondeurs), Sandor Ferenczi… et d’autres moins connus.
Freud a inventé des mythes qu’il tenait pour vrai. Premier mythe développé dans Totem et tabou (1913) : l’origine des religions se trouverait dans un parricide (meurtre du père) primitif dont Freud était convaincu de la réalité. Des fils de la première communauté humaine auraient tué leur père car il possédait toutes les femmes. Le meurtre était nécessaire pour satisfaire leurs désirs sexuels. Ce meurtre les a ensuite culpabiliser et ils ont érigé une statue en l’honneur de ce père qui prenait la figure d’un dieu. C’est de la pure élucubration, mais Freud était tellement sûr de son génie qu’il tenait cela pour vrai. Deuxième mythe développé dans Moïse et le monothéisme (1939) qui est en fait l’application du 1er mythe : Le Moïse de la Bible n’aurait pas existé en tant que tel. Moïse serait une figure construite par les Hébreux à partir d’un prêtre ou d’un haut dignitaire égyptien qui aurait libéré les Hébreux de l’esclavage. Ceux-ci l’auraient ensuite assassiné car ses prescriptions religieuses auraient été trop dures. Freud veut prouver sa thèse de l’origine religieuse et pour cela il invente un récit. Cette thèse n’est que le fruit de son imagination. Nul fait historique ne vient appuyer son hypothèse farfelue. Ces mythes que Freud tient pour réalité historique ne sont que des illusions, les fruits du désir de Freud. Lui si prompt à dénoncer les illusions chez les autres, il s’enfonce dans sa propre illusion et s’accroche à son erreur : il se trompe lui-même et trompe ses lecteurs. Il commet là une faute que les historiens et anthropologues ne lui pardonnent pas. Si la religion ne dit pas la vérité selon les athées, la psychanalyse non plus ne dit pas la vérité historique. Freud qui dénonce les religions comme des contes de fées, n’hésite pas à faire de la science fiction.
* Les béquilles de Freud
Freud qui dénonçait les “béquilles” que sont les religions pour les autres, a eu lui-aussi ses béquilles : la cocaïne pendant 12 ans, et les cigares jusqu’à la fin de sa vie. C’est cette béquille qui l’a tuée puisqu’il est mort d’un cancer de la mâchoire du au tabac.
Voilà qui me rappelle cette interpellation de Jésus à propos de ceux qui jugent trop facilement, comme c’est le cas ici de Freud à propos de la religion comme illusion et comme béquille : « Qu’as-tu à regarder la paille qui est dans l’œil de ton frère ? Et la poutre qui est dans ton œil à toi tu ne l’as remarque pas ? (…) ôte d’abord la poutre de ton œil ! et alors tu verras clair pour ôter la paille qui est dans l’œil de ton frère. » (Luc 6, 41-42)
Conclusion
Comme l’écrit André Comte-Sponville (ACS) « seule une conception illusoire de l’humanité a pu imaginer une humanité sans illusions ». Car, « si l’on admet, avec Spinoza, que tout jugement de valeur suppose un désir et s’y ramène, il en résulte que toutes nos valeurs sont des illusions ». « On en conclura pas qu’il faudrait s’en passer, mais au contraire qu’on ne le peut (puisque nous sommes des êtres de désirs) et qu’on ne le doit (l’humanité n’en survivrait pas). Illusions nécessaires : on ne pourrait y échapper que pour tomber aussitôt dans d’autres. » (2) Freud avait sa religion : la psychanalyse qu’il fondait. Mais il y en a d’autres. « Les gens, écrit Erich Fromm, peuvent adorer des animaux, des arbres, des idoles d’or ou de pierre, un dieu invisible, un saint ou un chef démoniaque ; ils peuvent adorer leurs ancêtres, leur nation, leur classe ou leur parti, l’argent ou le succès. » (3) Les hommes ne peuvent vivre sans but et sans espérance, ils ont besoin de transcendance. Ce qu’ils ne trouvent pas ou plus dans les religions ils le trouvent ailleurs, sous une autre forme. Les religions peuvent être des illusions d’optique qui déforment plus ou moins la réalité du divin, qui égarent parfois les individus dans une folie destructrice mais qui peuvent aussi faire croitre le meilleur de l’homme. « La question n’est pas : “Y a-t-il ou n’y a-t-il pas religion ?” mais : “Quelle sorte de religion ?” - qu’il s’agisse d’une religion qui fait progresser le développement humain (…) ou encore d’une religion qui paralyse la croissance de l’homme. » (3)
« Mieux vaut aimer Dieu que n’aimer rien ou que n’aimer que soi » résume ACS. Car « cet amour, comme tout amour, est une joie, et source de joies, donc source d’amour… C’est ce qu’il y a de fort dans la sainteté, et de vrai dans la religion. » (2)
(1) Hans Küng, Dieu existe-t-il ?, Seuil, 1981
(2) André Comte-Sponville, Dictionnaire philosophique, PUF (articles “illusions” et “religion”)
(2) Erich Fromm, Avoir ou être ?, Robert Laffont, coll. Réponses, 1978, IIIe partie, VII










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