“Imagine qu’il n’y a pas de Ciel (paradis), c’est facile si tu essayes, aucun enfer sous nos pieds, au-dessus de nous seulement le ciel. Imagine tous les gens vivants pour aujourd’hui… Imagine qu’il n’y ait aucun pays, ce n’est pas si difficile de le faire, rien pour tuer, aucune raison de mourir, et aucune religion non plus. Imagine tout le monde vivant en paix… Imagine pas de possessions, je me demande si tu le peux, aucun besoin d’avidité ni de faim, une fraternité d’hommes. Imagine tous les gens partageant le monde… Tu peux me prendre pour un rêveur, mais je ne suis pas le seul. J’espère qu’un jour tu seras des nôtres, et le monde sera uni”

La chanson de John Lennon est une ode à la paix, au partage, à la fraternité. C’est pourquoi elle plait tant. Elle rejoint le coeur des hommes qui aspirent à l’amour. Elle évoque le paradis, lieu d’harmonie entre les êtres : “le loup habitera avec l’agneau, la panthère se couchera avec le chevreau, le veau, le lionceau et la bête grasse iront ensemble” (Isaïe chap.11, verset 6). Mais c’est aussi une chanson militante.

La religion facteur de guerre ?

John Lennon accuse la religion d’être une cause de conflits armés entre les hommes. Il en appelle donc à se dégager de ces systèmes de croyance pour vivre enfin en paix. Bien entendu, il suffit de jeter un coup d’œil sur l’histoire des hommes pour voir que les guerres de religions ont été nombreuses. Et l’actualité la plus récente, nous montre que des hommes sont prêts à sacrifier leur vie pour tuer et anéantir l’ennemi, le “mécréant” ou “l’hérétique”, au nom de Dieu. Voltaire montrait déjà l’absurdité de ceux qui utilisent la religion pour s’entretuer : “chaque chef des meurtriers fait bénir ses drapeaux et invoque Dieu solennellement avant d’aller exterminer son prochain.” (Dictionnaire philosophique, 1764). Pourtant, ce n’est pas la religion qui est la cause de la guerre mais le pouvoir. Les seigneurs, les rois, les peuples s’opposent pour des raisons économiques ou politiques. Les différences de culture, donc de religions, ne sont qu’un moyen d’unir les combattants sous un même drapeau et de donner une justification plus noble à l’ignoble combat mené. Par exemple, le conflit entre catholique et protestant en Irlande du Nord trouvait sa source non dans la foi des belligérants, mais dans la question de la souveraineté du peuple et la politique colonialiste de l’Angleterre. La religion n’était qu’une manière de distinguer ces deux cultures et ces deux volontés politiques divergentes entre ceux qui voulaient l’autonomie de l’Irlande du Nord et les partisans du rattachement à la Grande-Bretagne. Les conflits sociaux ne sont pas du à la religion. C’est la religion qui est utilisée comme étendard par ceux qui ont ou veulent le pouvoir. La religion est utilisée pour unifier les combattants autour d’un idéal souvent patriotique.

Dans l’histoire, les guerres de religion sont peu nombreuses. Les guerres les plus meurtrières, que ce soient celles menées par Napoléon Bonaparte au XIXe siècle ou les guerres mondiales du XXe siècle, que ce soient les guerres de décolonisation en Afrique ou les guerres civiles en Espagne ou en Amérique du Sud, n’ont rien de religieux. Les guerres menées par les romains ou celles menées par les vickings n’ont pas eu pour objet la conversion des peuples conquis.

La religion n’est pas en soi un facteur de division et de guerre. Elle peut être dévoyée par les autorités politiques pour servir leurs intérêts, pour cacher leurs buts aux peuples. Mais elles ne sont pas toutes intrinsèquement mauvaises. Si la guerre est encouragée par certains textes dits sacrés, ce n’est pas une généralité. Il y a, dans chaque religion, des artisans de paix et des artisans de guerre. Il y a, comme dans toute institution, des personnes qui ont un zèle destructeur et d’autres qui portent le souci du respect. On ne peut pas jeter le discrédit sur l’ensemble des croyants. Lennon est donc injuste.

Au rêve de Lennon, il faut opposer celui d’un vrai croyant engagé. Martin Luther-King ( 1929-1968 ) était un pasteur profondément croyant en Jésus-Christ. Il n’a pas prôné la guerre des races - comme l’ont fait les Blacks Panthers avec leur volonté de faire advenir le “Black power” (pouvoir noir) - mais la fraternité entre les hommes. C’est lui qui a obtenu un “prix Nobel” (en 1964) pour son action en faveur de la paix, non Lennon. Lui aussi a milité contre la guerre du Vietnam, mais pas en se moquant des militaires et de l’Amérique. Il fait le choix de la non violence, au nom même de sa foi, en imitant l’exemple d’un autre croyant, d’une autre religion : Gandhi. Alors que Lennon écrivait des chansons qui lui apportaient la fortune, King écrivait des discours qui ne lui rapportaient rien. Alors que Lennon fait le rêve d’une humanité sans Dieu et sans dieux, King espère que Dieu sera reconnu comme Père des hommes : « Je fais le rêve qu’un jour chaque vallée soit glorifiée, que chaque colline et chaque montagne soit aplanie, que les endroits rudes soient transformées en plaines, que les endroits tortueux soient redressés, que la gloire du Seigneur soit révélée et que tous les vivants le voient tous ensemble. » (extrait du discours fait le 23 août 1963 à Washington) Lennon croit que la fraternité provient de la négation de Dieu, du meurtre du Père comme dirait Freud, alors que King voit en Dieu la seule source de paix, le véritable sens de la fraternité, l’origine de la communion. Lequel de ces deux rêves est le plus convainquant ?

Rappelons que la paix en Europe est due à des croyants. Ce sont l’italien Alcide de Gasperi, le français Robert Schuman, l’allemand Konrad Adenauer, tous trois leaders de partis démocrates chrétiens, qui ont fondé la communauté européenne, facteur d’union et de paix entre des peuples déchirés par plusieurs guerres. Ces croyants ont changé la face du monde, pas Lennon.

L’origine des conflits

La guerre n’est pas le propre des religions. C’est que le conflit est inhérent à la vie sociale. Au niveau des couples, il y a des conflits qui peuvent être importants. Les disputes montrent les difficultés de se mettre d’accord avec celui que l’on aime ou que l’on a aimé. Des hommes sont capables de violence contre leur femme. L’amour peut se transformer en haine lors du divorce au point que des femmes accusent l’homme de pédophilie pour avoir la garde exclusive des enfants. Et cela peut même conduire au meurtre passionnel quand son conjoint décide de tout quitter. La religion n’a rien a voir là dedans. Comme elle n’a rien a voir avec les conflits de voisinage qui dégénèrent et font le bonheur des émissions de télévision qui attirent une forte audience avec certaines histoires personnelles. Au Moyen Age, les différents entre gentilshommes se réglaient par le duel, contre l’Église a lutté pour obtenir son interdiction. Aujourd’hui, les règlements de compte et vendettas, ces vengeances meurtrières entre familles se poursuivent dans certaines régions. Les mafias tuent, mais jamais au nom de la religion. Les révolutionnaires ont tué, au nom de l’athéisme. En Espagne, en 1936, les anarchistes et les gauchistes ont tués des religieux et incendiés des églises. C’est donc une erreur de croire que la religion est l’ennemie de la paix et que l’absence de religion suffit à obtenir la paix. Si la religion était le seul motif de guerre et de violence nous ne connaitrions pas tant de malheurs et de déchirements.

Bien sûr, John Lennon mentionne d’autres causes de conflits, en particulier les inégalités économiques, l’avoir, les possessions. Il a raison. L’apôtre Jacques écrivait au Ier siècle de notre ère que les guerres viennent des passions : « vous convoitez, et vous n’avez pas ; vous êtes meurtrier, vous êtes jaloux et vous n’arrivez pas à obtenir ; vous êtes dans un état de lutte et de guerre » (épitre de Jacques chap.4, verset 1-2). René Girard a montré comment le “désir mimétique”, la volonté d’obtenir ce que l’autre possède, est une source de violence. Il suffit de regarder les enfants jouer ensemble pour constater que ce besoin d’obtenir ce que l’autre a est profond. Très tôt, l’enfant s’approprie certains jouets et convoite celui de l’autre, n’hésitant pas à le prendre de force ou à crier pour le posséder. Partager s’apprend. Le rêve de Lennon d’un monde sans possession est donc complètement utopique, irréel. On peut même s’étonner de cette proposition dans sa chanson : lui qui possédait une grande fortune, qui était très attaché à Yoko Ono, le voilà qui dit aux autres de ne pas s’attacher aux choses… Serait-il donc communiste ? Non, sinon il aurait donné une partie de sa fortune au Parti… Serait-il donc bouddhiste ? Comment rouler en limousine en étant bouddhiste… Lennon lance des mots en l’air, mais ça ne le concerne pas. Il rêve d’un monde sans inégalité, mais il n’agit pas pour les réduire, il parle de fraternité mais il ne fait pas de geste concret de partage. Il semble que cette chanson soit juste un idéal imaginaire. Coluche, lui, a appelé les gens à le rejoindre pour combattre la pauvreté, pour partager le pain avec les nécessiteux, pour tendre la main aux démunis. Il a fondé les “restaurants du cœurs” qui œuvrent encore après sa mort. Mais à quoi sert la chanson de John Lennon si ce n’est nier Dieu pour faire de lui une idole ?

John Lennon est un peu rousseauiste : il pense que l’homme est bon mais que la société, à travers ses institutions, ses structures, le corrompt, le dénature, lui inculque le mauvais. Pourtant le mal de l’homme vient de son coeur, pas uniquement de son éducation. C’est Thomas Hobbes qui a raison : l’homme est un loup pour l’homme. On règle nos comptes avec les autres, on fait justice. Et Lennon n’échappe pas à la règle. Après la séparation des Beatles, il a tenu à dire ce qui lui revenait dans la création des chansons et bien distinguer l’apport de chacun. Dans ce même album “Imagine” où il parle de fraternité, il lance des flèches assassine à Paul McCartney : « Ces ragots qui disaient que tu étais mort étaient vrais », « Le son que tu produis est de la musique d’ascenseur à mes oreilles », « Le seul truc que t’aies fait, c’est “Yesterday”/Depuis, tu n’es qu’”Another Day” » (extraits traduit de la chanson « How Do You Sleep »). John n’est pas si cool qu’il le montre. Il a du ressentiment et il l’exprime.

Conclusion

“Imagine” n’est qu’un mensonge d’un chanteur qui s’enrichit en faisant plaisir à son public hippie. Mais le message n’a pas de sens. La paix ne se décrète pas et ce n’est pas en essayant de gommer tout ce qui est source de différence que l’on a la paix. Les guerres de famille, entre générations, entre parents et enfants, entre frères et sœurs, entre cousins, montrent assez que la paix se cultive par des efforts, par le dialogue, par des marques d’estime et de reconnaissances, elle ne tombe pas du ciel. Ce n’est pas en rêvant à la paix qu’on la fait advenir, mais en agissant, comme l’a fait le pape Jean-Paul II et comme le fait le pape Benoît XVI : en appelant les religions à travailler pour la paix. Les papes ont plus fait pour la paix réelle que John Lennon et tous ses adeptes.